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Charge mentale et performance : le piège du présentéisme organisationnel

  • Photo du rédacteur: Jérôme Neu-Lacombe
    Jérôme Neu-Lacombe
  • 4 mars
  • 3 min de lecture

Un article récent de Courrier Cadres rappelle une idée simple mais souvent négligée : la charge mentale au travail n’est pas proportionnelle au nombre d’heures travaillées.



Dans de nombreuses organisations, la performance reste pourtant implicitement associée à deux indicateurs : la disponibilité permanente et la rapidité de réponse.

Or ces indicateurs deviennent de moins en moins pertinents dans des environnements de travail marqués par une intensification cognitive croissante.


La fragmentation de l’attention

La recherche montre que la surcharge mentale provient rarement du volume de travail seul. Elle est souvent liée à la fragmentation de l’attention.

Notifications, réunions successives, sollicitations instantanées, flux d’e-mails continus : le travail contemporain oblige fréquemment les individus à passer d’une tâche à une autre en permanence.

Or ces changements de contexte mobilisent fortement les fonctions exécutives du cerveau (mémoire de travail, planification, contrôle attentionnel). Les travaux de Gloria Mark sur les interruptions au travail montrent que ces changements répétés dégradent la concentration et augmentent la fatigue cognitive (Mark, Gudith & Klocke, 2008).

Sophie Leroy a également mis en évidence le phénomène d’attention residue : lorsqu’une personne passe d’une tâche à une autre, une partie de son attention reste mobilisée par l’activité précédente, ce qui diminue la qualité de la performance sur la tâche suivante (Leroy, 2009).

Autrement dit, le problème n’est pas seulement de travailler beaucoup, mais de travailler dans un environnement qui disperse l’attention.


L’illusion du présentéisme

Dans ce contexte, valoriser le temps passé au travail ou la réactivité immédiate peut produire un effet paradoxal.

Ces normes encouragent les interruptions permanentes, la consultation continue des e-mails et une culture de la disponibilité qui fragilise les conditions de concentration.

Les recherches menées par Kushlev et Dunn montrent par exemple que la réduction de la fréquence de consultation des e-mails diminue significativement le stress ressenti au travail (Kushlev & Dunn, 2015).

Cela confirme une intuition simple : la performance cognitive repose aussi sur la capacité à préserver des espaces de concentration réelle.


Une question organisationnelle

La charge mentale est souvent abordée sous un angle individuel : gestion du stress, organisation personnelle, techniques de récupération.

Ces approches sont utiles, mais elles ne suffisent pas.

Dans de nombreux cas, la surcharge cognitive reflète surtout des frictions organisationnelles :

  • responsabilités mal définies

  • circuits décisionnels peu lisibles

  • coordination insuffisante entre équipes

  • accumulation de tâches héritées de pratiques anciennes.

Ces frictions saturent l’attention et transforment le travail quotidien en gestion permanente d’interruptions, de clarifications et d’arbitrages.

La charge mentale devient alors un symptôme du fonctionnement organisationnel.


Déplacer les indicateurs de performance

Si l’on accepte cette lecture, une conséquence s’impose : la performance ne peut plus être évaluée uniquement à partir du temps passé.

Les organisations ont davantage intérêt à observer :

  • la qualité des arbitrages

  • la clarté des responsabilités

  • la fluidité de la coopération

  • la capacité à préserver des espaces de concentration

Ces dimensions sont moins visibles que les heures travaillées. Pourtant, elles conditionnent directement la fiabilité du fonctionnement collectif.


Une évolution du travail

Cette question renvoie à une transformation plus profonde.

Comme l’avait déjà observé Herbert Simon, l’abondance d’information crée une rareté nouvelle : l’attention humaine (Simon, 1971).

Dans des environnements où l’information circule vite et où les métiers évoluent rapidement, la performance repose de plus en plus sur la qualité des interactions, la capacité de coordination et la clarté des décisions.

Autrement dit, la qualité du fonctionnement collectif devient une infrastructure stratégique du travail.


Références

Article de presse

Courrier Cadres — Charge mentale : il faut arrêter de valoriser le temps passé au travailhttps://courriercadres.com/charge-mentale-il-faut-arreter-de-valoriser-le-temps-passe-au-travail/


Références scientifiques

  • Leroy, S. (2009). Why is it so hard to do my work? The challenge of attention residue. Organization Science.

  • Mark, G., Gudith, D., & Klocke, U. (2008). The cost of interrupted work: more speed and stress. Proceedings of the SIGCHI Conference on Human Factors in Computing Systems.

  • Kushlev, K., & Dunn, E. (2015). Checking email less frequently reduces stress. Computers in Human Behavior.

  • Simon, H. A. (1971). Designing organizations for an information-rich world. Johns Hopkins University Press.

 
 
 

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