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Stress, émotions, performance... ce que les entreprises sous-estiment encore

  • Photo du rédacteur: Jérôme Neu-Lacombe
    Jérôme Neu-Lacombe
  • 20 févr.
  • 5 min de lecture


Dans de nombreuses organisations, le stress et les émotions continuent d’être abordés comme des variables secondaires de la performance. Ils sont reconnus, parfois mesurés, souvent accompagnés, mais encore rarement considérés comme des éléments structurants du fonctionnement opérationnel.

Cette lecture a des conséquences concrètes. Elle conduit à traiter le stress comme un sujet de prévention et les émotions comme un enjeu de développement individuel, sans toujours interroger leur lien direct avec la qualité de l’action, la pertinence des décisions ou la solidité des collectifs de travail.

Or, dans des environnements marqués par l’incertitude, la pression et l’intensité relationnelle, ce lien devient central.


Le stress et les émotions ne se situent pas à la périphérie de la performance. Ils en conditionnent, en profondeur, les modalités d’expression.

Dans les situations de travail réelles, la performance ne dépend pas uniquement des compétences techniques ou de la clarté des processus. Elle se joue dans des moments de tension, d’arbitrage, d’interaction, où les individus doivent agir rapidement, souvent avec une information incomplète, dans des contextes qui évoluent.


C’est précisément dans ces moments que les dimensions émotionnelles deviennent déterminantes.


La capacité à rester disponible sous pression, à réguler ses réactions, à maintenir une qualité de relation malgré la contrainte, ou encore à prendre des décisions ajustées dans l’incertitude ne relève pas uniquement de la compétence technique. Elle mobilise des ressources émotionnelles et cognitives étroitement liées.


Les travaux de Daniel Kahneman ont montré que, dans ces contextes, une grande partie de nos décisions repose sur des processus rapides, intuitifs et largement influencés par nos états internes. De son côté, Antonio Damasio a mis en évidence le rôle central des émotions dans l’orientation de la décision. Loin d’être des perturbations, elles constituent des repères qui permettent d’évaluer rapidement une situation et d’orienter l’action.


Ignorer ces dimensions revient donc à se priver d’une part essentielle de ce qui rend l’action possible.


Pourtant, dans les organisations, une forme de dissociation persiste. La performance est pensée du côté des objectifs, des processus et des résultats. Les émotions, elles, sont renvoyées du côté de l’individu, comme si elles relevaient d’une sphère privée qu’il conviendrait de maîtriser sans qu’elle n’interfère avec le travail.


Cette séparation est en grande partie illusoire.


Dans les faits, les émotions circulent en permanence dans les collectifs. Elles influencent la qualité des interactions, la manière dont les informations sont partagées, la capacité à coopérer et la manière dont les décisions sont prises. Un climat de tension non régulé altère la fluidité des échanges. Une surcharge émotionnelle réduit la capacité de discernement. Une accumulation de frustrations non traitées fragilise les dynamiques collectives.`


À l’inverse, des environnements dans lesquels les tensions peuvent être régulées, les désaccords exprimés et les émotions comprises produisent des effets tangibles sur la qualité du travail.


Le stress, de son côté, est souvent appréhendé à travers son intensité. On parle de surcharge, de pression, de rythme. Mais cette approche reste incomplète.

Comme l’ont montré les travaux de Robert Karasek, le stress ne dépend pas uniquement du niveau d’exigence, mais du déséquilibre entre ces exigences et les marges de manœuvre dont disposent les individus pour y répondre. Ce n’est pas la contrainte en elle-même qui est problématique, mais l’impossibilité de la réguler.


Dans un environnement où les priorités sont claires, où les arbitrages sont explicites et où les individus disposent de leviers d’action, un niveau d’exigence élevé peut être soutenable, voire stimulant. À l’inverse, lorsque les attentes sont floues, les injonctions contradictoires et les marges de manœuvre limitées, la pression devient rapidement délétère.


Ce point est souvent sous-estimé. Les organisations cherchent à réduire le stress en agissant sur son intensité, sans toujours travailler sur les conditions qui permettent de le réguler.


Cette sous-estimation a des effets directs sur la performance.

Un collaborateur en surcharge émotionnelle ne traite pas l’information de la même manière. Il simplifie, il réagit plus rapidement, parfois au détriment de la pertinence. Un collectif traversé par des tensions non régulées consacre une partie significative de son énergie à gérer ces tensions, au détriment de la qualité du travail. Des décisions prises sous pression, sans espace de recul, tendent à privilégier le court terme au détriment de la cohérence globale.


Ces mécanismes sont discrets, mais leurs effets s’accumulent.


Ils se traduisent par des erreurs évitables, des incompréhensions persistantes, une coopération fragilisée et, à terme, une performance moins stable, moins prévisible.


Face à ces constats, les réponses apportées restent souvent partielles. Les organisations investissent dans des formations à la gestion du stress ou à l’intelligence émotionnelle, en espérant renforcer les ressources individuelles. Ces initiatives sont utiles, mais elles atteignent rapidement leurs limites lorsqu’elles ne sont pas articulées à une réflexion sur le fonctionnement du travail.


Car la question centrale n’est pas uniquement de savoir si les individus sont capables de gérer leurs émotions. Elle est de savoir dans quelles conditions ces émotions émergent, circulent et peuvent être régulées.


Cela suppose de déplacer le regard.


Plutôt que de considérer le stress et les émotions comme des variables à contenir, il devient nécessaire de les considérer comme des indicateurs du fonctionnement réel des organisations. Ils renseignent sur la clarté des priorités, la qualité des interactions, la cohérence des décisions et la capacité des collectifs à réguler les tensions.


Dans cette perspective, agir sur la performance implique d’agir sur ces dimensions.


Ce déplacement a plusieurs implications concrètes.

Il invite d’abord à travailler sur la lisibilité du travail, en clarifiant ce qui est attendu, en rendant visibles les arbitrages et en réduisant les zones d’incertitude inutiles. Il suppose ensuite de créer des espaces où les tensions peuvent être exprimées et traitées, sans être immédiatement réduites à des problèmes individuels. Il implique enfin de reconnaître le rôle du management dans la régulation des situations, non pas uniquement comme un relais opérationnel, mais comme un acteur central de la qualité du fonctionnement.


Dans ce cadre, les compétences émotionnelles retrouvent toute leur place. Elles ne sont plus envisagées comme des outils de maîtrise individuelle, mais comme des leviers au service d’une régulation plus fine et plus collective du travail.

Ce que les organisations sous-estiment encore, ce n’est pas l’importance du stress ou des émotions. C’est leur rôle structurant dans la production même de la performance.


Tant que ces dimensions seront traitées à la marge, comme des variables d’ajustement, les effets resteront limités.


À l’inverse, lorsqu’elles sont intégrées comme des éléments constitutifs du fonctionnement, elles deviennent des leviers puissants de transformation.

Car la performance ne se joue pas seulement dans ce que les organisations demandent. Elle se joue dans la manière dont les individus peuvent y répondre, concrètement, dans des situations toujours singulières.


Et, dans ces situations, les émotions et le stress ne sont jamais des détails. Ils sont ce qui rend l’action possible, ou au contraire, ce qui la fragilise.


Références (sélection)

  • Kahneman, D. (2011). Thinking, Fast and Slow.

  • Damasio, A. (1994). Descartes’ Error: Emotion, Reason, and the Human Brain.

  • Karasek, R., & Theorell, T. (1990). Healthy Work.

  • Lazarus, R. S., & Folkman, S. (1984). Stress, Appraisal and Coping.

  • Gollac, M., & Bodier, M. (2011). Mesurer les facteurs psychosociaux de risque au travail.

 
 
 

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